L'Aisne avec DSK

28 novembre 2008

Merde ou merci.

Bonjour à toutes et à tous.

C'est le genre de débat dont la classe politique française est très friande, qui se répète et qui débouche généralement sur rien, parce qu'une question mal posée engendre de fausses réponses. La question, on en parle depuis trois jours: faut-il contraindre les SDF à rejoindre un centre d'hébergement quand il fait, comme en ce moment, grand froid? Les oui et les non, les pour et les contre s'affrontent, et on sent bien que ça n'avance à rien, surtout pour les SDF.

D'abord, notons, sur ce sujet comme sur quelques autres, la cacophonie gouvernementale, que vous pouvez appeler polyphonie si ça vous chante. Mardi, Boutin dit non, pas question de forcer qui que ce soit à aller là où il ne veut pas. Mercredi, Sarkozy dit oui, au nom du devoir d'assistance à personne en danger. Mais jeudi, Fillon dit non, en vertu de la liberté de chacun de décider de ses choix. Alors on fait quoi?

Examinons pour commencer les arguments, et par celui, à tout seigneur tout honneur, de Sarkozy. Il nous a été rapporté qu'en conseil des ministres, il avait utiliser une métaphore, celle de la migraine: quand on est atteint du mal de tête, on ne se pose pas de questions, on consulte, on se soigne. Même chose pour les SDF: il faut les guérir du froid et les préserver de la mort, toute autre interrogation est superflue.

Boutin reprend l'argument, en moins imagé mais tout aussi percutant: ce n'est pas une question de philosophie ou de principe, mais de vie ou de mort, a-t-elle dit. Après ça, vous voulez dire quoi? Quand même, on peut rappeler au ministre que l'état de vie ou de mort n'empêche pas de philosopher, ou plus modestement de réfléchir un peu, et de se déterminer par rapport à quelques grands principes moraux.

Quant à notre président, rappelons-lui que le rapprochement entre la migraine et l'extrême pauvreté est osé, pour ne pas dire indécent. Tous les maux, toutes les souffrances ne sont pas à mettre au même niveau.

A toute notre société, aux médias en particulier, disons aussi que la compassion légitime ne fait pas nécessairement une bonne politique. Il faut qu'il y ait mort d'hommes pour qu'on s'intéresse au problème des SDF, qui existe depuis une bonne quinzaine d'années. Il faut que l'hiver arrive pour que notre sensibilité s'émeuve. Et pendant l'été? Même si Aznavour chante que "la misère serait moins pénible au soleil", elle est toujours là, et toujours aussi cruelle.

A la classe politique, rappelons qu'en 2002, pendant la campagne des présidentielles, Pierre Moscovici avait proposé l'objectif de "zéro SDF", et que Nicolas Sarkozy, en 2007, s'était engagé à ce qu'il n'y ait plus aucun SDF dans la rue d'ici deux ans. Croyez-vous qu'on en prenne le chemin? A vrai dire, la compassion m'horripile. Je veux de la politique, pas des bons sentiments, même s'il faut un peu de sentiments pour faire de la politique.

Je veux surtout qu'on commence par regarder la vérité en face et qu'on utilise les mots justes, et pas des pansements qu'on met sur la réalité: SDF, j'emploie le mot parce que tout le monde l'emploie, mais réduire la misère à un sigle, c'est navrant et comique. "Sans domicile fixe", ce n'est pas mieux, ça ne veut rien dire: les plus riches de ce monde, qui vont d'une suite d'hôtel à une autre, n'ont pas non plus de domicile fixe. C'est que les mots nous écorchent la gueule: miséreux, misérables, vagabonds, clochards, notre vocabulaire est pourtant riche quand il veut désigner les pauvres. Mais les mots nous font peur.

Terminons par la fausse question avec laquelle on joue au ping-pong depuis trois jours: faut-il forcer les vagabonds à rejoindre un abri qui les protège du froid et de la mort? Fausse question parce que contre le froid et la mort, tout individu a envie de se protéger, la question ne se pose même pas. Proposez à un clochard un logement décent, il dira oui. Le vrai problème, c'est qu'un centre d'hébergement, c'est souvent l'enfer: la promiscuité, les vols, la violence, et surtout, du provisoire qui ne règle rien, qui ne rend pas espoir.

Surtout, il faut entrer dans la psychologie de celui qui n'a plus rien, qui a tout perdu, y compris sa dignité. Il ne lui reste plus qu'une seule chose, qu'on ne peut enlever à personne, à aucun être humain, du moins en démocratie: notre liberté. Celle-ci, c'est ce qui relie encore le SDF à l'humanité. Si j'étais rejeté de tous, dans une situation d'extrême faiblesse, il me resterais cette ultime force: dire merde à celui qui veut m'obliger à quoi que ce soit, surtout quand il m'approche avec les meilleurs sentiments du monde. Dire merci, c'est se soumettre, se rabaisser, s'effacer, se montrer redevable. Dire merde, c'est retrouver un peu de dignité, c'est se redresser, c'est la dernière noblesse du pauvre. Il paraît aussi que ça porte bonheur. Au point où on en est, et tant qu'à faire...


Bonne matinée,
et m... à tous.