Marx contre Lénine.
A vrai dire, il y a quand même un lieu où l'on examine l'idée communiste ("l'hypothèse", dirait Badiou, dont j'ai encore le dernier ouvrage non lu au pied de mon lit) : c'est Londres, là où le grand Marx avait choisi l'exil, les 13-14-15 mars de cette année, lors d'un colloque intitulé "On the idea of Communism", en présence de quatre stars mondiales : Badiou justement, Zizek que je ne connais pas, Rancière et Negri que j'apprécie assez. Le compte-rendu de cette importante réunion est dans Philosophie Magazine de juillet-août (pages 16 à 19), sous la plume de Jan Sowa, engagé lui aussi dans la gauche radicale (ce qui est utile à savoir pour ce qui va suivre).
Alain Badiou fait du communisme une "idée", pas une analyse de l'histoire, un "événement", pas l'aboutissement d'un processus économique. C'est ce que je n'aime pas chez lui, cet idéalisme qui l'éloigne du marxisme authentique. "Badiou joue Lénine contre Marx", résume Sowa. C'est très vrai, et c'est très mauvais. Lénine a tout pourri. Avec lui, le totalitarisme est dans le fruit (mais ça, Badiou n'en parle pas, puisque ce qui l'intéresse, c'est l'idée, pas la réalité).
Je pense même qu'il y a chez Badiou un déni de réalité, et c'est tout le drame historique du communisme (alors que Marx ne cesse de se confronter à la réalité). J'apprends, en lisant cet article, que Badiou est en train de traduire la République de Platon, en lui donnant ce titre (tenez-vous bien) : "Du Commun(isme)". Ca promet ! Attendons 2010, date de parution. Platon l'idéaliste qui éclaire Marx le matérialiste, c'est tout Badiou, et c'est ce que je lui reproche.
Slavoj Zizek m'a l'air d'être un drôle de bonhomme, psychanalyste, amateur de culture pop et admirateur de Robespierre, Lénine (encore lui !) et Mao. Il y a des intellos qui ne savent plus quoi faire pour qu'on les remarque. Zizek "se fait parfois l'avocat d'une politique de terreur", lis-je dans Philosophie Magazine. Au moins ce gars-là a le mérite de la franchise. Mais merci bien quand même !
Jacques Rancière, c'est autre chose : il a compris qu'on ne pouvait sauver le communisme qu'en approfondissant l'idée de démocratie. C'est intéressant, c'est stimulant, c'est honnête. Badiou, c'est trouble, ambigu et donc intellectuellement dangereux. Zizek, je ne peux pas juger, je ne connais pas assez, mais j'ai l'impression d'un rigolo.
Toni Negri, c'est mon préféré, depuis longtemps, et je lui ai consacré plusieurs billets sur ce blog. Il s'efforce de penser le marxisme en des termes modernes, de lui donner une dimension planétaire. Je vais loin, mais pas tant que ça : je crois que sa pensée est conciliable avec une social-démocratie rénovée (Badiou non, c'est la haine de la social-démocratie, du réformisme). J'aime beaucoup Negri, humainement aussi : c'est un italien gai, enthousiaste, ouvert. Badiou est un homme très cultivé mais il me fout les boules, il a un côté glacé, sa pensée est une lame de guillotine (j'en reparlerai quand j'aurai fini "L'hypothèse communiste").
Jan Sowa, dont je vous rappelle qu'il appartient à la gauche radicale, termine son papier sur le colloque londonien par trois reproches qu'il lui adresse (et je le cite) :
1- "La plus grande insuffisance de ce colloque était l'absence d'analyse approfondie du communisme en tant que régime ayant vraiment existé (...) L'examen des grandes tragédies du siècle passé en Russie ou en Chine semble être un prolégomène indispensable à tout communisme futur. Rien de tel n'a été entrepris à Londres".
2- "Contrairement à Marx, pour qui le capitalisme devait mécaniquement connaître une crise dont devait sortir le communisme, les participants de ce colloque semblaient concevoir le communisme comme un choix que les sociétés pourraient faire en toute liberté".
3- "Aucun effort n'a été déployé pour penser la crise actuelle, ni pour trouver des moyens plus concrets de changer le monde".
J'applaudis et je déplore. Sowa a tout compris des limites intellectuelles de l'extrême gauche, malgré la percée médiatique d'un Badiou (il y a quinze ans, c'était Bourdieu la star). Nous autres, socialistes, sociaux-démocrates, réformistes, il faut tenir bon, passer à l'offensive, sur tous les fronts : électoraux, politiques, intellectuels. Avec un seul mot d'ordre, qui me semble ressortir de cet aréopage londonien : Marx contre Lénine !
Bonne fin d'après-midi.
