L'Aisne avec DSK

20 mai 2008

La solitude d'un chef.

Bonsoir à toutes et à tous.

Ce qui arrive au chef de l'Etat est assez incroyable: il est de moins en moins un chef. Elu en partie sur le thème de l'autorité, il peine de plus en plus à se faire obéir. Son Premier ministre, qui devrait être son premier soutien, est entré dans une sourde résistance et rivalise avec le président dans les sondages. Plusieurs ministres n'en font qu'à leur tête, et le font souvent très mal. On a parfois l'impression qu'une moitié du gouvernement combat l'autre moitié. C'est tout de même du jamais vu. Nicolas Sarkozy a beau sermonner, en public ou en privé, rien ne change, les "couacs", comme il les appelle, se multiplient. L'aveu est révélateur, l'impuissance présidentielle s'étale au grand jour. A vouloir en faire trop, n'aurait-il pas fini par ne plus rien contrôler?

Xavier Bertrand est son pompier de service, chargé d'éteindre les feux intempestifs. Mais il est entouré de pyromanes. Les députés de l'UMP ne suivent plus, se rebellent, alors qu'ils devraient constituer un bataillon de choc. Leur indiscipline s'est manifestée à plusieurs reprises ces dernières semaines. Sarkozy ne tient plus rien, même pas son parti. Le secrétaire général parle et le pompier de service passe derrière, un peu tard, l'incendie est lancé. C'est l'histoire des 35 heures, hier. Vous me direz peut-être qu'au PS, la situation n'est pas meilleure, et vous aurez raison. Sauf que le PS n'est pas à la tête de l'Etat, n'a pas en charge la politique du pays.

Que se passe-t-il donc du côté de la droite? Lâché par une partie des siens, Nicolas Sarkozy est surtout abandonné par une majorité des Français, qui ne croit plus en lui. Pourtant, il y a un an, tout avait si bien commencé! Plus fondamentalement, je me pose une question: qu'est-ce qui fait qu'en politique on est suivi, qu'est-ce qui fait qu'on est délaissé? J'ai beaucoup observé autour de moi, depuis 13 ans que je suis au Parti socialiste. Qu'est-ce qui amène un homme politique à s'attirer des partisans qui lui permettront la victoire? L'intelligence? Je ne pense pas, sinon, à droite, Juppé aurait été préféré à Sarkozy. Le charisme? Je ne pense pas non plus, sinon, toujours à droite, Séguin aurait été chef depuis longtemps, au lieu de se morfondre à la Cour des Comptes.

A mon modeste niveau, quels sont les ressorts que j'ai vus à l'oeuvre dans le regroupement autour d'une personne? Certainement pas les convictions! Qui d'ailleurs peut se targuer d'avoir de véritables convictions? En politique, beaucoup ont plutôt de vagues intuitions, qui les conduisent à soutenir untel plutôt qu'untel. Et encore, ce ne sont pas les motifs principaux, qui sont en réalité au nombre de trois, ni plus, ni moins:

1- Le besoin de reconnaissance: mais oui! C'est dérisoire et un peu infantile, je sais, mais c'est ainsi. Etre à telle place sur telle liste, recevoir une petite récompense, s'entendre cité dans un discours, ce sont souvent de modestes choses qui favorisent les grands ralliements. C'est avec la vanité qu'on mène les gens par le bout du nez.

2- La crainte: c'est fou comme les gens ont peur, se font obséquieux envers les vrais ou faux puissants. Je suis strauss-kahnien, mais d'idées, pas pour la personne. J'apprécie l'intelligence et la personnalité de l'homme, mais mon estime s'arrête là. Si je voulais dire merde à Strauss, je le lui dirais.

3- L'espoir: c'est le motif le plus puissant, celui qui explique qu'en politique on est entouré ou déserté, l'espoir d'amener son camp à la victoire. Pourquoi Ségolène Royal, en 2006, a-t-elle connu un fantastique engouement? Parce que de nombreux sondages la donnaient gagnante. Pourquoi Nicolas Sarkozy, depuis quelques semaines, est-il confronté au désamour des siens? Parce qu'ils prennent conscience qu'il peut les faire perdre, lui qui les a pourtant fait gagner.

Pourquoi la section de Saint-Quentin du Parti socialiste ne parvient-elle pas à faire émerger un leader, pourquoi s'enfonce-t-elle dans la division? Parce qu'aucun de ses membres n'est perçu comme pouvant lui faire remporter les élections. Sera leader celui ou celle dont les adhérents sentiront qu'il pourra les conduire à la victoire. Alors, il n'y aura plus d'hésitation: les adversaires d'hier deviendront les supporters du moment, si ce moment est celui de la possible victoire. Car il n'y a qu'elle qui compte en politique. Le reste ne sont que des commentaires, comme celui que je suis en train de vous faire.


Bonne soirée.

Sea, sex and 68.

Troisième débat hier soir, au multiplexe de Saint-Quentin, sur Mai 68. L'angle de réflexion était cette fois la libération des moeurs, avec la projection du film de Bernardo Bertollucci, "The dreamers". Ce réalisateur ne m'a jamais vraiment passionné. Ce film rappelle un peu "Le dernier tango à Paris" et son approche glauque, malsaine, perverse de la sexualité. Si c'est ça la révolution sexuelle, non merci! Et puis, je ne comprends pas tout dans ce que veut nous dire Bertollucci, s'il veut d'ailleurs nous dire quelque chose. Mais le thème de la libération des moeurs est bien posé.

Mai 68 m'est précieux à plusieurs titres, dont celui-là. "Révolution sexuelle", l'expression me gêne. La sexualité est un domaine complexe où il est difficile de faire sa révolution. La nature humaine reste la même, aujourd'hui comme hier, et le sexe conserve ses mystères et ses ombres. Mais ce que 1968 a provoqué, c'est incontestablement une salutaire "libération des moeurs", un bouleversement de la culture amoureuse. Au début des années 60, une speakerine qui montrait ses genoux à la télévision était licenciée. Depuis, le corps s'est libéré. L'institution du mariage a considérablement reflué, les enfants nés en dehors de cette union représentent la moitié des naissance alors qu'ils étaient auparavant très minoritaires et très mal considérés. La vraie révolution, elle est là!

A ceux qui attribuent à Mai la pornographie, la pédophilie et la drogue, je réponds qu'ils ont tort. Ces phénomènes n'ont qu'un lointain rapport avec le mouvement. Au contraire, Mai 68 prône le respect et la liberté des individus. Après 1968, le viol devient un crime, le féminisme développe les droits des femmes, toute violence est condamnée. L'idée d'une décadence provoquée par Mai me semble complètement fausse. C'est un contresens absolu. La contestation vivante et joyeuse de la morale "bourgeoise" n'est pas la négation triste et désespérante de toute valeur. La recherche du plaisir ne se confond pas avec le nihilisme. Et puis, la gauche a toujours été porteuse d'un changement de la vie, d'une émancipation du quotidien. Le socialisme utopiste au XIXème incarnait cette revendication, qu'il nous faut prolonger et actualiser.


Bonne fin d'après-midi.

Le pataquès des 35 h.

Bonjour à toutes et à tous.

Il y a 10 ans hier, nous fêtions la première loi sur les 35 heures, une grande loi, une belle idée, à défendre coûte que coûte, à généraliser quand c'est possible, souhaitable et désiré. Car on oublie que toute la France n'est pas aux 35 heures! Depuis 10 ans, la droite et le patronat dénoncent violemment les 35h. Normal: ils ont rarement été favorables à la réduction du temps de travail. C'est chez eux une question de culture, d'épiderme et d'intérêts. Etrange tout de même, cette histoire des 35h: je ne connais pas de lois qui aient suscité, sur une telle durée, une telle polémique.

J'ai parfois l'impression que dans 10 ans, on en parlera encore et que la droite nous servira toujours sa rengaine: "la faute aux 35h!" C'est la preuve que la gauche a visé juste, que Jospin a eu raison, que les socialistes ne doivent pas reculer dans cette affaire, même si les 35h sont plus derrière que devant nous, même s'il faut sortir de la polémique artificiellement entretenue par la droite. Car celle-ci a perdu la bataille des 35h, et pour nous le cacher et se le cacher, elle cultive une hostilité de posture qui ne débouche sur aucune décision conséquente. L'incroyable pataquès de ces dernières heures et derniers jours le démontre amplement. Récit des évènements autour d'un anniversaire qui rend fébrile la droite:

- Le 6 mai, François Fillon demande "la libération du travail", sans doute inspiré par un autre anniversaire, celui de Mai 68. Mais l'imitation est de pure forme. Ce que veut le Premier ministre, c'est "sortir définitivement [la France] du carcan des 35 heures". Un carcan, mais pour qui? Et en quoi une loi serait-elle un carcan? Si nous revenions aux 39 heures, en quoi cette durée cesserait-elle d'être un carcan?

- Le 16 mai, à Melun, Nicolas Sarkozy surenchérit sur ce thème, le "carcan" devenant carrément une "catastrophe":

"C'est quand même une affaire extraordinaire que ces 35 heures. Il n'y a plus d'augmentation de salaires, plus de discussion sur les salaires, donc socialement, c'est une catastrophe, et économiquement il n'y a pas un pays qui nous a imités."

- Hier, Patrick Devedjian, chef de l'UMP, porte le coup final et fatal, dans la suite logique des déclarations précédentes. Il demande le démantèlement des 35 heures, la suppression de la durée légale du travail et la négociation au niveau de l'entreprise. Ca se tient, c'est cohérent. L'histoire s'arrête là? Non, elle commence là, et la suite est à n'y plus rien comprendre.

- C'est le sous-chef de l'UMP qui cette fois-ci intervient, Xavier Bertrand, qui plus est ministre du Travail, pour déclarer ceci, proprement renversant, quelques heures après Devedjian:

"Il nous faut sortir du carcan des 35 heures imposées partout et pour tous, mais il faut garder une durée légale du travail à 35 heures..."

Génial! Bertrand ose tout, pourquoi pas ça, sortir d'un "carcan" tout en y restant! L'anti-idéologue du gouvernement est un hyper-pratique: il est à la fois pour et contre les 35 heures. Voilà un homme aimable qui va plaire à beaucoup de monde, les pour et les contre, à moins qu'à force de contorsions, il ne finisse par déplaire à tous.

Et n'allez pas me dire qu'il y aurait dans sa déclaration une subtilité qui m'échapperait, une nuance qui la rendrait intelligible: la durée légale du travail est nécessairement, comme toute loi, une contrainte, et à mes yeux une heureuse contrainte. On ne peut pas vouloir son maintien et en même temps suggérer d'en "sortir". Les heures supplémentaires fiscalement encouragées n'y changent strictement rien; ce n'est pas leur augmentation qui fait "sortir" des 35 heures. Tout au plus permettent-elles de les contourner, provisoirement et ponctuellement.

Comment croyez-vous que Nicolas Sarkozy a réagi? En soutenant Devedjian qui veut mettre fin à la "catastrophe" des 35 h? Eh non, mais en soutenant Bertrand qui veut garder cette "catastrophe". Le ministre du Travail a "bien parlé, comme toujours", a ajouté le président. Un compliment qui vaut une médaille. Et pendant ce temps-là, le pataquès continue.


Bonne journée.

19 mai 2008

Histoire de famille.

Bonsoir à toutes et à tous.

Le Courrier Picard a consacré samedi dernier un article sur la situation dans la section saint-quentinoise du PS. Le tumulte d'avant les municipales a été suivi d'un calme presque inquiétant, comme si la section était sonnée par sa troisième défaite dans ce scrutin local. Tout le monde semble d'accord pour se rassembler. Mais est-ce possible? La politique n'est pas faite de bonnes intentions. Il faut que les conditions soient réunies pour que le rassemblement ait lieu. L'occasion ratée, qui pèsera longtemps sur le destin de la section, c'était à l'automne, lorsqu'il fallait tous nous entendre, au-delà des courants, pour présenter un candidat qui fasse l'unanimité.

De telles circonstances, on ne les retrouvera pas de sitôt. Nous aurions pu tourner une page de notre histoire, aborder une étape nouvelle. Résultat, catastrophique: non pas l'évolution mais la régression, non pas la préparation de l'avenir mais le retour du passé. Les promoteurs de cette opération en seront plus tard, vous verrez, les principales victimes. Cyril Raineau, l'auteur de l'article, a saisi en quelques mots, à la fin de son "papier", l'essentiel: "Le PS, blessé après l'échec des municipales, mettra effectivement du temps avant de cicatriser et de recouvrer l'unité".

Jean-Louis Cabanes ne se représentera pas à la tête de la section. Il a joué ces trois dernières années un rôle de modérateur extrêmement utile. Les réformistes devront donc se choisir un candidat, qui deviendra alors leur leader. Et nous en avons besoin! Avec Odette, nous avions le leader mais pas l'unité. Depuis septembre, nous avons l'unité mais pas de leader. Le bon candidat, je l'ai déjà dit, c'est celui qui tracera une ligne politique très claire et très offensive face aux minoritaires, qui doivent bien évidemment le rester.

Jean-Pierre Lançon, lui aussi interrogé, me reproche de l'avoir traité de "miasme". J'ai dû en réalité désigner par ce mot le vieux socialisme qu'il incarne. Ce n'était qu'une image, pas une insulte. Mais si Jean-Pierre n'a que ce mot à me reprocher, ce n'est vraiment pas grand-chose, ni très grave. Sur ce blog, je n'insulte personne, pas même la droite. Il m'arrive de rudoyer quelques anonymes pervers qui l'ont bien mérité, mais ça ne va pas plus loin. Quant au secrétariat de la section, Jean-Pierre attend que ses camarades le lui demandent. Je ne doute pas qu'ils le feront, et ils auront raison: ils l'ont choisi comme tête de liste, pourquoi refuseraient-ils de le choisir comme tête de la section? Politiquement, le choix serait alors clair: d'un côté celui qui a voulu l'alliance avec l'extrême gauche, de l'autre le candidat des réformistes. Et nous verrons bien qui deviendra le porte-parole des socialistes saint-quentinois et quelle ligne sera validée.

A moins que Jean-Pierre Lançon ne suive l'avis d'Anne Ferreira, toujours dans le Courrier Picard: "D'un point de vue éthique, je ne pense pas que cela soit compatible d'être élue et l'animateur des socialistes". Moi aussi, je suis hostile au cumul des mandats. Il devrait y avoir de la place pour tous les talents au PS. Que le prochain secrétaire de section ne soit pas aussi un élu, oui, c'est une bonne idée. Elus et responsables du parti, il serait sain de les distinguer, qu'il n'y ait pas confusion des genres. Mais je sais aussi que c'est plus facile à dire qu'à faire.

En revanche, je ne suis pas d'accord avec Anne quand elle compare le PS à une "famille". Une section d'un parti politique, c'est une assemblée de citoyens qui partagent des convictions communes, ce n'est pas une "famille". Quand j'entends ce mot, j'ai toujours en mémoire sa prononciation dans la bouche de Marlon Brandon jouant Don Corleone dans "Le Parrain", avec cet accent inimitable et inquiétant. Les secrets de famille, ce sont les saloperies qu'on cache parce qu'elles sont honteuses. Ce n'est pas l'idée que je me fais du nouveau parti socialiste que nous devons construire. Et puisque Anne a parlé d' "éthique", celle-ci nous invite à la franchise: un responsable politique ne devrait rien avoir à cacher. A une époque où tout le monde parle de transparence, il faudrait peut-être commencer par les partis politiques. En tout cas, c'est la règle que je m'impose. Je ne tiens pas un double discours, l'un pour le parti, l'autre pour ce blog. Je tiens le même langage à tout le monde. C'est plus simple comme ça. Je crois aussi que c'est plus honnête.


Bonne soirée.

L'appel du 18 mai.

Bonjour à toutes et à tous.

Le week-end a été socialiste. DSK a confirmé un peu plus ce qu'on savait déjà: il est prêt pour 2012, si les conditions le permettent. J'ai bien fait de ne pas changer le titre de ce blog, tentation qui m'avait traversé l'esprit il y a quelques mois. Etre prêt ne signifie pas encore se préparer. 2012, ce n'est pas maintenant. Le congrès? Strauss s'en soucie peu, tellement il craint que le rendez-vous ne soit que tactique, alors que c'est le programme qui devrait pour l'heure concentrer tous nos efforts.

Dimanche, le courant strauss-kahnien s'est réuni pour lancer un appel, dans la suite logique de la démarche que nous avons initiée il y a quelques mois, et qui se résume à quelques traits saillants:

- DSK reste notre référence et notre possible candidat pour la prochaine présidentielle.

- Mais le courant existe aussi par lui-même, car c'est une sensibilité d'idées, une famille de pensée, pas une écurie présidentielle.

- Le courant manifeste à nouveau son unité autour de la social-démocratie (seul Alain Richard, qui s'est rapproché de Bertrand Delanoë, s'est abstenu).

- Pour le congrès, nous voulons un projet, et pas pour l'instant un candidat aux présidentielles.

- Pierre Moscovici sera notre candidat au poste de premier secrétaire.

- Nous déposerons un texte pour le congrès, ouvert à tous ceux qui aspirent à la rénovation, en premier lieu les amis d'Arnaud Montebourg et de Martine Aubry.

Montebourg accepte, Aubry réfléchit, en attendant que d'autres, espérons-le, nous rejoignent. Il faut absolument que nous évitions le choc des ambitions, qui ont leur légitimité, mais plus tard, quand le temps viendra. Ségolène s'est déclarée quasi officiellement candidate samedi, Bertrand va sortir son livre et réunir ses amis samedi prochain. Ces deux camarades n'ont pas des lignes politiques fondamentalement opposées. S'ils s'affrontent, ce sera autour des personnes, pas des idées. Et c'est cela qui n'est pas bon. Bertrand a médiatiquement le vent en poupe. Mais attention: Ségolène a connu le même élan trompeur, tout nouveau tout beau, en 2006. Et on a vu la suite. Ne refaisons pas l'erreur de nous appuyer sur les sondages pour arrêter le choix de notre candidat.

Julien Dray, à l'émission de RTL du dimanche soir, a défendu lui aussi sa volonté de devenir premier secrétaire, avec une logique parfois pas très éloignée de celle que j'ai voulu mettre en oeuvre pour les municipales: refuser de constituer autour de soi un clan, se mettre au service de tous les socialistes, ne pas élaborer des listes de soutien, ne pas se lancer dans une chasse aux signatures qui nécessairement divise et exclut. Je serai presque d'accord avec Juju s'il n'y avait sa ligne idéologique que j'ai du mal à suivre (car il ne suffit pas d'être un bon organisateur pour briguer la première place): longtemps animateur de la Gauche socialiste, il a flirté avec le NPS des débuts, avant de se ranger au côté de François Hollande et de rallier Ségolène Royal qu'il a quittée après la défaite.

Dans l'Aisne, calme plat. Le congrès ne semble pas pour l'instant passionner. C'est un tort. Je vais essayer de faire bouger un peu tout ça: rendez-vous le samedi 31 mai, pour la 2ème rencontre des rénovateurs axonais. Si ça vous intéresse, contactez-moi.


Bon après-midi.

18 mai 2008

La bataille de la mémoire.

Bonsoir à toutes et à tous.

A ceux qui se plaignent du tintouin autour des 40 ans de Mai 68, que doivent-ils dire des 90 ans de la fin de la Première guerre mondiale! 1968 a produit la société d'aujourd'hui, mais 1918? Le dernier poilu vient de mourir, alors que les soixante-huitards occupent des postes de pouvoir. Les geignards oublient une chose: la mémoire collective structure aussi une société. Il est donc normal d'évoquer, de célébrer les évènements passés, 1918 ou 1968. Celui-ci, j'en ai suffisamment parlé, à celui-là maintenant, à partir de deux faits récents: l'adoption d'un voeu unanime du Conseil général de l'Aisne le 16 avril pour la reconnaissance des "fusillés pour l'exemple", le rassemblement hier à Craonne de quatre associations pour la réhabilitation de ces soldats condamnés.

La bataille de la mémoire se poursuit, parfois dans la confusion, comme toute bataille. Tout a commencé dans les années 50, avec l'incroyable interdiction du film de Stanley Kubrick, "Les sentiers de la gloire", qui abordait le drame des français fusillés par d'autres français. Il a fallu attendre Lionel Jospin, Premier ministre, pour que la question soit politiquement posée au plus haut niveau de l'Etat, avec la polémique qui a suivi. Bon signe: la vraie mémoire est vivante et fait réagir.

Aujourd'hui, la polémique se poursuit mais se déplace. La manifestation de samedi à Craonne était organisée par la Libre Pensée, la Ligue des Droits de l'Homme, l'Union pacifiste et l'Arac (anciens combattants proche du PCF). L'orientation était donc singulière. Ces organisations se battent pour la "réhabilitation" et reprochent, si j'ai bien compris, au Conseil général d'en rester à la simple "reconnaissance". Quelle différence? La reconnaissance permettrait l'inscription des fusillés sur les monuments aux morts, considérés alors comme des soldats à part entière, des victimes comme les autres. La réhabilitation, je comprends moins, sauf que le terme est symboliquement plus fort. Antoine Crestani, président de l'Arac de l'Aisne, demande que "les fusillés pour l'exemple soient considérés au même titre que les morts pour la France". Pour rajouter à la confusion, le secrétaire d'Etat aux Anciens combattants est favorable à la réhabilitation, mais au cas par cas.

J'ai un peu de mal à m'y retrouver. Ce que je sais, c'est que la bataille de la mémoire est loin d'être terminée, que des clivages idéologiques insoupçonnés continuent de s'exercer, que l'Histoire n'est pas un sage musée aux étagères bien rangées. N'en déplaise à Xavier Bertrand, qui ne cesse de répéter que l'idéologie est son ennemie. Pour moi et beaucoup d'autres, l'idéologie est notre amie, parce que c'est la vie.


Bonne soirée.

Juncker révolutionnaire.

Dans la salle des profs du lycée Henri-Martin, il y a depuis plusieurs mois un tract anonyme, apposé sur un panneau d'information, qui dénonce les salaires des députés et du président de la République. J'aurai pu arracher ce document dont l'origine et la finalité sont douteuses. Mais j'agis ici comme sur ce blog: pas de censure, y compris envers les messages les plus discutables et les moins courageux. La liberté n'est pas un cake: elle ne se divise pas en tranches. J'ai donc pris mon stylo et ajouté ce commentaire sur le texte anonyme: "Intéressez-vous plutôt aux salaires des patrons".

C'est stupéfiant: autour de moi, quand il est question d'argent et de "grosses payes", la plupart des gens ont en tête les rémunérations des élus et responsables politiques, qui passent pour avoir l'esprit de lucre. Cette réaction, bien sûr irréfléchie, est du même ordre que la contestation des décisions de justice: anti-citoyenne, anti-républicaine. Les représentés devraient respecter leurs représentants et surtout respecter la vérité: les élus, même à un niveau élevé, sont loin d'être les individus les mieux rémunérés dans notre société. De plus, leurs rémunérations sont en général méritées, donc justes.

Pourtant, un débat sur les hauts revenus est nécessaire, et la gauche devrait le susciter. Qui a dit cette semaine que les salaires de certains patrons étaient "proprement scandaleux" et un "fléau social"? Ces expressions sont puissantes... Pas un leader d'extrême gauche, pas un représentant du Parti communiste, mais Jean-Claude Juncker, le président de l'Eurogroupe, qui réunit les ministres des Finances de l'Union européenne. C'est elle, l'Europe, que certains considèrent comme l'un des temples du capitalisme, ce sont eux, ses grands argentiers, qui s'inquiétent des rétributions excessives des chefs d'entreprise!

Ce n'est pas la révolution qu'ils désirent, mais la réforme (dont devraient être capables les réformistes!): non pas "faire payer les riches", mais lutter contre les primes patronales exorbitantes et injustifiées, alors qu'on demande à la population de se serrer la ceinture et que le pouvoir d'achat sur les denrées alimentaires de base se détériore. C'est le thème de la justice sociale, que la gauche devra mettre en avant ces prochaines années si elle a envie à nouveau d'exister et de regagner la sympathie de la population.

Les mesures à prendre sont assez simples: établir d'abord la transparence dans ces rémunérations élevées, imposer ensuite fiscalement les primes de départ qui échappent à l'impôt. Les Pays-Bas s'apprêtent à le faire: les "parachutes dorés" (quelle expression!) vont être taxés à hauteur de 30% lorsque le salaire annuel s'élève à plus de 500000 euros et que la prime dépasse ce montant (oui, ça existe!). En France, même sous Sarkozy, et bien que timidement, les députés ont adopté à l'automne le plafonnement à un million d'euros des avantages fiscaux accordés aux entreprises, déductibles du bénéfice imposable. En Allemagne, le débat est vif, d'autant que le patronat refuse l'instauration d'un salaire minimum.

Je ne sais pas exactement ce que la gauche doit proposer en termes de justice fiscale, c'est au débat programmatique au sein du Parti socialiste que revient cette tâche. Mais ce que je sais et espère, c'est qu'il y ait un renversement culturel qui conduise à ce que notre société s'intéresse plus aux abus en haut de la hiérarchie sociale qu'en bas.


Bonne fin d'après-midi.

Vivement 2018!

Bonjour à toutes et à tous.

Deuxième samedi consécutif sans billet. Mais quel samedi! J'emploie toujours les mots avec précaution: la commémoration de 68 à Guise a été un succès, au milieu d'inévitables petites imperfections. Mon ennemi le plus redoutable hier n'était pas l'indifférence de la population, l'hostilité de la droite ou le dédain d'une certaine gauche, mais le temps, qui a été menaçant jusqu'à la fin, qui a fait sa grosse colère pluvieuse juste après la manif. Les dieux de 68 étaient avec nous! Presque un an de préparation, et une averse pouvait tout gâcher... Tout s'est merveilleusement bien passé.

D'abord la manif dans les rues de Guise, résonnant des slogans anciens et des revendications actuelles, repris par une foule populaire qui faisait plaisir à voir: joyeuse, festive, révoltée, toute une culture s'est exprimée, à travers des sensibilités politiques et personnelles diverses, communiant dans quelques idées fortes: assez d'injustices, plus de liberté, exprimons-nous, écoutez-nous, ... A la fin, devant le Centre social, deux organisations ont répondu à mon appel et se sont adressées aux manifestants, Lutte Ouvrière et la CFDT. Je n'ai pas beaucoup de points communs avec les gars de LO, mais ce sont des militants, des vrais, pas les révolutionnaires à la noix qu'on croise parfois au PS.

Le café philo qui a suivi a réfléchi sur le slogan à la fois le plus emblématique et le plus controversé de Mai 68, "Il est interdit d'interdire". Affluence record, salle passionnée, animation magistrale de mon collègue Jean-Paul Senellart... et grosse chaleur dans une pièce comble. Mon point de vue: Mai ne sape pas toute autorité, mais rejette l'autorité d'en haut, injustifiée, brutale, absolue. Je suis favorable à l'autorité puisque je l'exerce, mais une autorité limitée, légitimée, partagée.

La soirée s'est terminée par une fête, musiques années 60-70. Du monde encore, pour se rappeler que la contestation nécessaire de la société passe aussi par des chansons, que la libération de l'individu entraîne l'émancipation de la société. Il y a parfois plus de subversion dans une danse que dans une proclamation ânonnée. Manif, discussion, fête, Mai 68, c'est la vie qui se soulève et qui emporte le vieux monde.

Je me sens ce matin un peu vide, une sorte de gueule de bois alors que j'ai très peu bu hier. La commémo n'est pourtant pas terminée pour moi, mais l'essentiel est passé. Quoi d'autres après? Ne vous inquiétez pas, j'ai quelques petites idées qui ne demanderont qu'à grandir. Je ne crois pas m'ennuyer d'ici 2018, où le cinquantenaire promet d'être flamboyant!


Bonne fin de matinée.

16 mai 2008

Les anti-68.

Bonsoir à toutes et à tous.

Je suis en ce moment ... guisard. Aujourd'hui, toute la journée, c'était avec les élèves, le matin dans un débat sur Mai 68 au Centre social (l'évènement est à leur programme), l'après-midi dans une visite au Familistère. Thème de la sortie philosophico-historique: L'utopie, de Godin à Mai 68. Le plus étonnant, mais je ne suis pas surpris, c'est la difficulté des élèves à s'exprimer, à prendre la parole, à se construire une opinion qui ne soit pas une répétition. 40 ans après Mai, y'a encore du boulot!

Sur Mai, pas mal d'élèves portent un regard désabusé: a-t-on vraiment changé les choses? Est-ce que ça a servi? Le mouvement n'a-t-il pas été récupéré? J'ai essayé de vérifier si, chez eux, le besoin d'autorité était présent, contre l'aspiration libertaire de Mai 68. Pas vraiment. Et un nouveau Mai, en veulent-ils? Difficile à saisir. Une fille me dit: "Aujourd'hui, on a le droit de parler, mais personne ne nous écoute". Ce serait peut-être ça, un nouveau Mai: être écouté?

En soirée, j'ai animé une soirée... très animée, toujours sur Mai ("Que reste-t-il de Mai 68?") au Centre social de Neuville. J'ai eu la confirmation de ce que je pressens depuis longtemps, et qui relève de l'évidence: Mai 68 fait réagir, créé des clivages, suscite de l'hostilité. Y compris à gauche, où l'on n'est pas toujours soixante-huitard, ou autant qu'on le devrait. Mais comme le consensus médiatique autour de Mai 68 est puissant (la plupart des journalistes et des faiseurs d'opinions sont favorables au mouvement, et je m'en réjouis), les gens n'osent pas dire ouvertement leur rejet de l'évènement. Je me sens alors une mission de révélateur: avec les mots, je vais chercher les convictions dans les tripes de ces gens. Par la provocation, je les conduis à trahir, à dévoiler ce qu'ils sont, au fond. C'est amusant, utile et intéressant.

Plusieurs stratégies de contestation et d'évitement de Mai 68 sont mises en oeuvre, toutes plus astucieuses les unes que les autres, avec cette ruse infinie dont seul est capable l'être humain, dans le but de ne pas révéler ce qu'il pense vraiment, pour ne pas s'exposer et devenir ainsi vulnérable. Je vous en cite cinq, qui s'attaquent à Mai sans oser le dire, presque sans y toucher:

1- La stratégie de l'incompréhension: elle consiste à prétendre qu'on n'a rien compris à l'évènement, ce qui évite de s'expliquer sur sa nature et surtout de prendre position par rapport à lui. De là, on en vient très vite à soupçonner d'incompréhensible ce qu'on ne comprend pas (sans bien sûr remettre en question sa propre faculté de compréhension), ce qui revient à disqualifier indirectement 1968.

2- La stratégie de la dilution: Mai 68 n'a rien inventé, pense-t-on, tout s'est passé avant ou après, ailleurs et pas d'abord ici. Et puis, le mouvement de la société se serait produit sans Mai. La remarque est bien évidemment idiote. Aucun évènement ne sort du néant pour y retourner. Il y a des causes, y compris lointaines, et des conséquences tardives. Personne d'ailleurs ne prétend que le mouvement se limite à quatre semaine. Mais ceux qui le font remarquer avec insistance veulent banaliser Mai pour que sa charge originale, son statut singulier soient diluer dans le cours de l'histoire. Vieille ruse là aussi. Un participant a osé ce soir me poser la question: "Mais qu'est-ce que Mai 68 a apporté de nouveau?"

3- La stratégie de la récupération: Mai 68 aurait soi-disant engendré la société libérale, servi le capitalisme, généré l'individualisme moderne. De là à dire que c'était un élan de droite, certains fantaisistes sont prêts à faire le pas. Ce qui leur permet de critiquer à leur aise Mai, puisqu'ils lui reprochent ce dont on pourrait, eux, franchement les accuser: être de droite. Assez rigolo, mais peu usité, depuis que Sarkozy s'en est pris à "l'héritage".

4- La stratégie de l'anachronisme: Mai 68, fort bien, mais complétement dépassé, ne veut plus rien dire aujourd'hui, affirment ses détracteurs masqués. Comme si nous ne savions pas que 40 ans étaient passés! Bien sûr que nous ne sommes plus dans la situation d'alors. Mais les valeurs restent les mêmes, toujours fécondes quand on y croit. Le problème, c'est que certains n'y croient pas et le dissimulent sous de misérables arguments.

5- La stratégie de l'ambivalence: Mai 68 a eu du bon mais aussi du moins bon, soulignent ses adversaires, qui retiennent celui-ci pour finalement contester celui-là. Comme si la Terreur devait annuler l'idée de République!

Vous l'avez compris: il faut débusquer ces stratèges en chambre, ces anti-68 sans courage. Au moins, avec la bonne vieille droite réac, les choses sont claires. Mais ces esprits contournés qui jouent au billard avec 68 sans qu'on sache quelle boule ils visent, il faut les dénoncer, les renvoyer à leur contradiction. A chacune de mes réunions, je m'y emploie.


Bonne soirée.

15 mai 2008

Militant.

Bonsoir à toutes et à tous.

Une fois de plus, je vais négliger de répondre à vos commentaires, faute de temps. Mais je les reprendrai dimanche, où mon emploi du temps sera un peu plus calme. Ce jour de grève aurait dû me dégager quelques heures. Peine perdue!

Avant d'aller manifester à Laon, je suis passé par Henri-Martin. Le parking plutôt bien rempli n'était pas de bon présage. Mais dans les rues de la Montagne Couronnée, j'ai repris espoir: un beau cortège qui s'étirait. Sauf qu'arrivé devant la préfecture, le pessimisme m'a repris. La présence nombreuse de lycéens faisait illusion. J'en ai discuté avec un cégétiste: au pif, nous étions 400-500 manifestants. Pas beaucoup pour un rassemblement départemental. Pourtant, la mobilisation était d'importance: contre les suppression de postes, contre l'affaiblissement des services publics. De retour, l'optimisme est revenu: dans toute la France, la participation à la grève et aux manifs a été excellente.

Le tonus est dans l'air, tant mieux. Le sursaut social, j'attends ça depuis longtemps, depuis un an. Et comment a réagi Nicolas Sarkozy? D'une incroyable façon, inédite dans les annales de la Vème République: une allocution radiophonique en fin d'après-midi pour annoncer... l'accueil des enfants par l'Etat en cas de grève. Et sur les motifs de la grève, les revendications portées par des centaines de milliers de manifestants? Rien. Hallucinant!

En soirée, j'accueillais Gunter Goran, animateur au café philo des Phares, à Paris, le premier du genre créé au monde, en 1992, par Marc Sautet, depuis disparu. Recevoir Gunter a été pour nous tous un grand honneur. Saint-Quentin était allé à Paris il y a quelques semaines, c'est Paris qui venait à nous. Et nous avons été tout à fait à la hauteur de cette visite! Le thème autour duquel nous avons devisé: Science et utopie. Au moment de partir, j'ai proposé à Gunter de lui rembourser ses frais de transport. Ce qu'il a décliné: "Je suis un militant", m'a-t-il répondu. Ce matin comme ce soir, le militantisme, dans des styles très différents, était donc au rendez-vous. Un très beau mot, militant, et cette définition que je vous propose: individu qui agit par convictions, gratuitement.

Avant le café philo, j'ai reçu un appel du Courrier Picard, pour savoir si j'avais l'intention d'être secrétaire de section du PS local en novembre prochain. J'ai répondu que non. Devenir oui, mais redevenir non. La vie est faite pour évoluer, pas pour se répéter.


Bonne soirée.

14 mai 2008

Souvenirs, souvenirs.

Bonsoir à toutes et à tous.

Juste quelques mots très rapides ce soir, car la préparation de la manif et de la fête en hommage à Mai 68 samedi à Guise me prend pas mal de temps. Guise justement, j'y suis allé hier soir, après le lancement de la Quinzaine de l'Ecole Publique à Laon. J'y passais "Milou en Mai", suivi d'un débat animé par Manuel. Très intéressant, autant qu'à St Quentin, mais différemment.

Puis cet après-midi, retour à Laon, toujours pour une rencontre-débat autour de Mai, cette fois organisée en partenariat avec les Cemea de Picardie. La discussion, en compagnie de Jean et Yves, a pris parfois l'allure d'une réunion d'anciens combattants, je l'avoue! Et alors, pourquoi pas? Quand le combat est juste, il est bon de le raconter. Un vrai régal pour moi: Jean et Yves sont d'authentiques soixante-huitards, comme moi, mais eux ont vécu l'évènement. Donc ils savent tout des sensibilités multiples et complexes de l'extrême gauche. Et je me suis découvert un point commun avec Yves: lui et moi, mais pas à la même date, avons fréquenté le haut lieu de la contestation soixante-huitarde, la fac de Vincennes. Souvenirs, souvenirs.


Bonne nuit.

13 mai 2008

Arrêter tout.

Bonjour à toutes et à tous.

J'ai passé une excellente soirée hier, avec la projection du film de Jacques Doillon, "L'an 01", et le débat qui a suivi au multiplexe. Et le débat était nécessaire, parce que ce "film" de 1973, qui a fait un demi-million d'entrées à l'époque, est déroutant. C'est un faux reportage, une fiction sur une utopie: Et si on arrêtait tout, et si on cessait de travailler et d'obéir? Qu'est-ce qui se passerait, qu'est-ce qu'on ferait? Tout Mai 68 est dans ce film, du moins la dimension la plus lumineuse, la plus féconde de l'évènement. Aucun portrait de Lénine, Trotski, Mao, ni même de Che Guevara, mais la bande à Cavanna, l'équipe d'Hara-Kiri qui s'en donne à coeur joie, en adaptant à l'écran une bande dessinée de Gébé.

L'esprit un peu fou qui souffle sur cette oeuvre est étranger aux organisations, références et idéologies d'extrême gauche. On est plus proche ici du mouvement hippy. Changer la société, oui, mais en changeant la vie, et surtout sa vie. Car on ne juge vraiment d'un engagement que par le sens qu'on lui donne au quotidien, et pas dans les discours lyriques. Les petits chefs de l'extrême gauche, autoritaires, machistes, bornés, c'est tout sauf 68. Cette gauche alternative, appelons-la comme ça, a produit le meilleur de Mai: le souci de l'écologie, la libération des moeurs, la contestation joyeuse. Cet héritage est encore présent aujourd'hui: le Vélib est la suite de ces étranges manifs à vélo sur lesquelles s'ouvre le film, les Guignols de l'Info perpétuent le salutaire esprit de dérision. Rien à voir avec l'extrême gauche, où on trouve tout sauf des rigolos!

De ce point de vue, Mai 68 renoue avec un courant très ancien de la gauche, l'utopisme, qui a connu ses grandes heures au XIXème siècle. Tout ça n'est donc pas complétement nouveau. Deux scènes du film m'ont marqué, deux idées dont on peut dire pourtant qu'elles ont échoué:

- Le rejet de la consommation, alors qu'en 1973 notre société n'en est qu'à ses débuts, avant que ne se développe aujourd'hui l'hyperconsommation: un musée est constitué de machines, appareils et objets modernes refusés, une automobile est détruite.

- L'abolition de la propriété privée: chacun jette ses clés, les cambrioleurs sont reçus très courtoisement dans les appartements! Notre époque obsédée par l'appropriation individuelle et la sécurité personnelle est très loin de l'idéal de l'an 01.

Mais pour le reste, ce courant utopique, je le répète, a largement influencé notre société. Surtout, en comparaison avec le communisme et l'extrême gauche, il n'a ni déçu, ni détruit. Car cette utopie ne vise pas la conquête du pouvoir, ne songe pas à faire le bonheur du peuple malgré lui. Pas de violence, pas de sang versé, pas de haine de classe, une franche et subversive rigolade qui vaut toutes les révolutions.

Et si on arrêtait tout? Et si on refaisait tout autrement? Un authentique homme de gauche doit porter en lui cette interrogation. Etre un réformiste utopiste, voilà l'idéal. En sachant bien sûr que le rêve ne se réalisera pas entièrement mais partiellement, et que ça suffit, parce que c'est déjà formidable. Arrêter tout, en commençant par sa propre vie, en finir avec la routine, les habitudes, les scléroses. Chacun d'entre nous doit se laisser aller à cette tentation, sans nécessairement y succomber: ne croyez-vous pas qu'à certains moments j'ai envie d'envoyer en l'air ce blog, la section socialiste, mon lycée et tout le reste, partir, faire autre chose, rencontrer d'autres gens? Mais si je cédais à cet appel, vous n'auriez plus le plaisir de me lire et de me commenter. Et je ne veux pas vous faire cette peine...


Bon après-midi.